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Dialogues

Un répertoire n'est pas le fruit d'une recherche systématique. Ce sont des hasards et des rencontres qui m'ont amenée à travailler en même temps Rachmaninoff et Gershwin, compositeurs si différents à première vue. Pourtant, il m'a rapidement semblé qu'un dialogue naissait de leurs ?uvres et que, par-delà la musique, les deux hommes avaient beaucoup à partager. Mais il fallait plus que mes impressions d'interprète pour justifier un tel rapprochement et l'entreprise d'un disque.

Il fallait aussi respecter l'esprit et cela d'autant plus que les deux compositeurs ont enregistré leurs oeuvres : l'authenticité d'un enregistrement, même s'il ne peut être totalement séparé des conditions techniques de l'époque, l'emporte sur les raffinements de la musicologie. J'ai donc tenté de me conformer non à une tradition, mais à un héritage.

L'idée commença à devenir claire lorsque je découvris l'existence de Walter Damrosch. C'était un chef d'orchestre, l'un de ces grands chefs qui importèrent et firent briller le répertoire européen dans l'Amérique du début du siècle. c'est avec lui que Rachmaninoff créa son Troisième concerto à New York en novembre 1909. Mais c'est aussi avec lui que Gershwin créa son Concerto en Fa en 1925, et Un Américain à Paris en 1928. Je pensais avoir trouvé mon médiateur en ce chef d'origine allemande, placé au milieu de la vieille tradition européenne et des débuts de la vie musicale américaine. Je ne fus donc qu'à moitié surprise de découvrir aussi que Rachmaninoff avait assisté à la Première de la Rhapsody in Blue, en février 1924, à New York, non pas sous la direction de Damrosch (c'était Paul Whiteman) mais en sa présence, ainsi que celles de Kreisler, Heifetz, Godowsky et Stravinsky. Rachmaninoff et Gershwin se sont donc rencontrés et parlé. Il ne me restait plus qu'à essayer de renouer les fils de leur dialogue sinon par les mots, du moins par les notes, et à tenter de retrouver pourquoi une telle rencontre était inscrite dans leurs destins musicaux respectifs. J'ai cru voir trois clés dans ce dialogue : la langue, les idées et la culture.

Ce qui est le plus immédiatement perceptible, c'est la similitude des moyens techniques des deux compositeurs, de leur langage. Ils sont dotés d'impressionnantes capacités pianistiques. Comme c'est souvent le cas lorsque les compositeurs sont aussi interprètes, leur œuvre est d'abord faite de virtuosité. Rappelons-nous que Hofmann, dédicataire du Troisième Concerto, refusa de le jouer et que les premières interprétations de la Rhapsodie, par d'autres que Gershwin, furent passablement médiocres.

Cette virtuosité, c'est d'abord celle de brillants improvisateurs. Habitués à la scène, Rachmaninoff et Gershwin composent largement pour le public, ils sont à l'écoute de la salle. Rachmaninoff jouait rarement l'ensemble de ses Préludes : il les choisissait en fonction des réactions qu'il percevait de la salle. De là sans doute, une certaine impression de facilité. Ils écrivent la musique avec leurs doigts, les deux œuvres n'ont d'ailleurs pas demandé plus de quelques mois de travail. Improvisation, plaisir des doigts, séduction, ivresse de la scène sont d'incontestables traits communs. Mais il est clair, en même temps, que ce sont les traits de la culture du XXe siècle. Il n'est donc pas étonnant qu'ils aient résisté à la critique, même celle de leurs pairs (Stravinsky ne voyait dans Rachmaninoff que de la musique de cinéma), et conquis le public sans interruption depuis lors.

Voyons maintenant les idées. Nous avons ici un concerto et une rhapsodie. Les différences de structure sautent aux yeux. Pourtant, d'où peut venir cette impression d'unité entre les œuvres, au-delà des mouvements et des thèmes ? Bien évidemment de l'écriture d'abord, ramassée, rapide même dans les parties lentes, pas si lentes en réalité. Ce sont des œuvres où l'on se repose peu et où l'auditeur est tout autant sollicité que l'artiste. Dans les deux cas, une succession de scènes courtes qui se greffent sur un décor musical relativement stable : la phrase d'orchestre chez Rachmaninoff, le célèbre thème de Gershwin. Sur le thème de fond, l'oreille saute d'une phrase à l'autre et ces deux œuvres vivent entièrement de la mobilité qu'elles imposent à l'auditeur. Même si ce n'est pas dans ce sens qu'il l'entendait, la comparaison de Stravinsky est juste, c'est du cinéma : plans larges et gros plans, vastes mouvements et plans fixes, plans de coupe et plans-séquences.

Derrière la construction ample, les deux œuvres sont des successions de formes courtes, et cela n'est pas étonnant chez ces deux compositeurs. Rachmaninoff aimait les formes courtes : ses Chansons, ses Préludes en sont l'illustration. Il recherchait toujours la concision. Pour Gershwin, c'est encore plus évident : c'est un homme de chansons, certaines furent composées en moins d'une heure. Bien évidemment, c'est une voie exigeante : la concision ne tolère aucune médiocrité et c'est sans doute aussi pour cette raison que certaines de leurs œuvres sont moins bonnes que d'autres. Mais à quoi bon s'éterniser quand tout l'art est précisément dans le mouvement.

Cette construction, c'est peut-être simplement l'esprit du temps. Les deux œuvres sont américaines. Pour Gershwin, cela se passe de commentaires. Quant à Rachmaninoff, c'est une œuvre composée pour le public américain et jouée devant lui pour la première fois. c'est l'Amérique adolescente du début du siècle. Tout est éphémère, tout se fait et se défait en un instant, mais le mouvement est clair. L'Amérique se construit, elle sait où elle va, elle connaît ses ambitions. Rachmaninoff l'a pressenti, Gershwin l'a pleinement vécu. Un Concerto du Nouveau Monde, une Rhapsodie du Nouveau Monde.

Le haut lieu de ces mélanges, c'est évidemment New York. Gershwin, comme presque tout New-Yorkais de l'époque, n'est qu'à une génération de l'Europe. Toutes les influences s'y côtoient et son tourbillon musical n'est pas un hasard. La littérature reste anglo-saxonne, et fait preuve d'une immense vitalité, mai ne peut encore unifier un monde fait de communautés disparates. La musique, au contraire, est le Jan de l'Europe immigrée. La vie musicale est étonnante de foisonnement et de diversité. Les mêmes musiciens importent la musique européenne la plus sérieuse (Damrosch fut un des grands promoteurs d Wagner), développent la musique populaire, parent le jazz de couleurs symphoniques. Carnegie Hall reçoit Verdi comme Gershwin. Qu'on imagine Garnier recevoir Franz Lehar à l'époque : la musique contemporain peut-être, une touche de scandale parfois, mais pas la musique populaire. c'est là qu'est le miracle : la vie musicale américaine d'alors n'est pas le lieu de la science et de la tradition, c'est celui de l'innovation, d mélange et du dialogue. Il n'y a rien d'étonnant à ce que Rachmaninoff y ait aussi trouvé un terrain d'expression, provisoire en 1909, définitif par la suite.

Ce dialogue entre l'Europe et l'Amérique, c'est vraiment celui de notre siècle et il a commencé par la musique. Ce sera peut-être demain celui de l'Amérique et de l'Europe, désormais largement unifiées, de l'Asie. On sent aujourd'hui à quel point la musique classique européenne contribue au dialogue entre l'occident et l'orient. La chanson, le cinéma ont été les instruments privilégiés de ce dialogue. Rachmaninov et Gershwin en sont sans aucun doute parmi les précurseurs. Ils se sont parlé, ils nous parlent encore.

Lydia Jardon

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