Quatuor n°13, en la mineur op 86
Quatuor n°1, en la mineur op 33
Directeur artistique et ingénieur du son : Jean-Marc Laisné.
EnregistrĂ© Ă l’Ăglise luthĂ©rienne Saint-Marcel Ă Paris,
les 15, 16 juin 2009.
Livret : Nicolas Southon.
AR RE-SE 2010-1
Lâautre grand Russe du XXe siĂšcle
Les 1er et 13e Quatuors Ă cordes de NikolaĂŻ Miaskovsky
Un rythme rĂ©gulier de croches sâinstalle Ă lâalto et au deuxiĂšme violon. Le chant sâĂ©lĂšve sans attendre au violoncelle. Un chant… une priĂšre plutĂŽt, humble et rĂ©signĂ©e, mais fervente. Elle dĂ©ploie les seules notes essentielles dâun La mineur immaculĂ©, Ă peine irisĂ© aux autres instruments dâune oscillation chromatique. Le premier violon sâest insinuĂ© dans la polyphonie. Il relaie maintenant le violoncelle dans sa priĂšre. Et la poursuit, Ă©levĂ©e dâune octave, toujours aussi simplement diatonique, vibrante, mais pudique lorsquâelle se hisse dans lâaigu. Ce lyrisme naissant est subitement interrompu : le La mineur cĂšde Ă un Ut# mineur inattendu. Il ne sâagit pas de se complaire dans un ethos, mais dâen creuser le sens. Les mĂȘmes Ă©lĂ©ments se prĂ©sentent alors sous une lumiĂšre autre, attĂ©nuĂ©e, plus intime encore. Est-ce le voile du timbre de lâalto, qui sâest emparĂ© Ă son tour de la priĂšre avant de sâen trouver dessaisi par le violon ; est-ce lâoscillation chromatique, plus marquĂ©e cette fois, qui regagne bientĂŽt le La mineur en une inexorable chute ? Contre toute attente, le deuxiĂšme groupe thĂ©matique en Ut majeur rĂ©servera des accents de vĂ©hĂ©mence, une lumiĂšre, une joie mĂȘme, que lâon avait crues inaccessibles jusquâalors.
Les premiers instants du 13e Quatuor Ă cordes, opus 86, de NikolaĂŻ Miaskovsky â son ultime Âpartition â portent la signature dâun grand maĂźtre. Le lecteur voudra bien excuser le ton particulier de cet exergue, qui ne lâempĂȘchera pas dâĂȘtre dĂ»ment informĂ© dans les lignes qui suivent. Le prĂ©sent texte devait rendre pour commencer (ou tenter de rendre) lâĂ©motion musicale si impalpable, mais incontestable, quâoffrent ces pages admirables de Miaskovsky. On veut entendre dans leur expression simple, retenue et profondĂ©ment mĂ©lancolique, la conscience dâune vie qui sâachĂšve, dâune Ćuvre parvenue Ă son terme. Un chant du cygne, classique de facture, pour refermer le catalogue dâun musicien qui souvent avait voisinĂ© avec lâavant-garde. ĂpuisĂ© et atteint dâun cancer, NikolaĂŻ Miaskovsky savait sa fin proche lorsquâil composait son dernier quatuor en 1949 : Ă cette mĂȘme Ă©poque, il mettait de lâordre dans ses manuscrits, dĂ©truisait son journal intime et rassemblait nombre de ses mĂ©lodies dans un opus. Il sâagissait bien de clore une vie et sa mĂ©moire, une Ćuvre et ses Ă©chos. Le 13e Quatuor Ă cordes de Miaskovsky fut créé cinq mois aprĂšs le dĂ©cĂšs du compositeur, survenu le 8 aoĂ»t 1950.
La conscience musicale de Moscou
NikolaĂŻ Miaskovsky Ă©tait nĂ© soixante-neuf ans auparavant, le 20 avril 1881, en Russie, Ă Novo-Georgievsk (proche de Varsovie, aujourdâhui nommĂ©e Modlin et situĂ©e en Pologne). La deuxiĂšme moitiĂ© du XXe siĂšcle a malheureusement nĂ©gligĂ© ce gĂ©ant, qui forma avec ses cadets Prokofiev et Chostakovitch la trinitĂ© de la musique soviĂ©tique de son temps. Dâabord parce que son Ćuvre ne fut pas introduite en Occident lorsquâil lâeĂ»t fallu. SĂ©dentaire invĂ©tĂ©rĂ©, Miaskovsky ne prit pas la peine de voyager pour faire connaĂźtre sa musique (dans les annĂ©es 1920 par exemple, il dĂ©clina lâoffre de Prokofiev de le rejoindre Ă Paris). Dâautre part, sa vaste production, en particulier le massif immense de ses 27 symphonies, a pu laisser penser quâil Ă©tait de ces musiciens acadĂ©miques, aussi prolixe que peu personnel. Les mĂ©lomanes Ă©clairĂ©s savent quâil nâen est rien. Le style de Miaskovsky est moins aventureux que celui de Prokofiev, plus germanique que celui de Chostakovitch ; mais sa production tĂ©moigne surtout dâune exigence artistique trĂšs Ă©levĂ©e et dâune inspiration originale, constamment remise en doute.
Suivant les traces de son pĂšre et de son grand-pĂšre, NikolaĂŻ Miaskovsky sâĂ©tait dâabord destinĂ© Ă la profession dâingĂ©nieur militaire (comme son aĂźnĂ© CĂ©sar Cui). Il ne lâabandonnera dĂ©finitivement quâen 1907, ce qui ne lâempĂȘcha pas dâapprofondir sa passion pour la musique nourrie depuis lâenfance. DĂšs 1903, ÂMiaskovÂsky travaille ainsi lâharmonie avec le compositeur Reinhold GliĂšre Ă Moscou, puis pendant prĂšs de trois ans avec Ivan KrizÂhanovsky (un Ă©lĂšve de ÂRimski-Korsakov) Ă Saint-PĂ©tersÂbourg oĂč il sâinstalle Ă lâautomne de cette mĂȘme annĂ©e. Il est encore officiellement soldat lorsquâil entre en 1906 au Conservatoire de la capitale pour Ă©tudier lâanalyse avec JÄzeps VÄ«tols, lâorchestration avec NikolaĂŻ Rimski-Korsakov et la composition avec Anatoly Liadov. Dans la classe de ce dernier, Miaskovsky rencontre ÂSergueĂŻ ÂProkofiev, Ă qui une amitiĂ© profonde le liera jusquâĂ sa disparition. Tout semble opposer les deux hommes : Ă la rĂ©serve et la langueur du premier rĂ©pondent la causticitĂ© et lâĂ©nergie du second, de dix ans son cadet. MiaskovÂsky demeurera cependant le seul intime de ÂProkofiev, et son principal conseiller musical â maniĂšre de titre de gloire, qui lui Ă©vitera peut-ĂȘtre de disparaĂźtre totalement des mĂ©moires occidentales.
Il participe dĂ©jĂ pleinement Ă la vie musicale de son pays lorsque la PremiĂšre Guerre Ă©clate. DiplĂŽmĂ© du Conservatoire depuis 1911, Miaskovsky est alors lâauteur de partitions remarquĂ©es : trois symphonies, deux sonates, un poĂšme symphonique, une sinfonietta, des mĂ©lodies. Il publie des articles critiques dans lâimportante revue MuzĂŻka (dirigĂ©e par le musicoÂgraphe Vladimir Derzhanovsky) et frĂ©quente les cercles de musique et dâart contemporains. La guerre et la RĂ©volution interrompent un temps cette activitĂ©. Miaskovsky est mobilisĂ© sur le front en Galicie, puis dans la marine Ă Reval en Estonie, enfin au centre de commandement naval de Petrograd (ex-Saint-PĂ©tersbourg), qui sâinstalle ensuite Ă Moscou. Son pĂšre, gĂ©nĂ©ral du Tsar, est assassinĂ© en 1918 par un soldat de la RĂ©volution ; le compositeur gardera de ces Ă©vĂ©nements une haine farouche Ă lâencontre de toute forme de violence ou dâoppression, ce quâil exprimera en 1923 dans son importante 6e Symphonie, qui cite chants rĂ©volutionnaires français, chant sacrĂ© russe et Dies Irae. AprĂšs sa dĂ©mobilisation en 1921, Miaskovsky est nommĂ© professeur de composition au Conservatoire de Moscou, poste quâil conservera jusquâĂ son dĂ©cĂšs. Parmi ses Ă©lĂšves figureront notamment Dmitri Kabalevsky, Aram Khachaturian, Boris TchaiÂkovsky et Vissarion Shebalin. Ă travers son rĂŽle de pĂ©dagogue et lâintense activitĂ© quâil dĂ©ploie, en particulier comme compositeur, Miaskovsky devient une figure centrale et respectĂ©e de la vie musicale et culturelle de son pays, que dâaucuns surnommeront la « conscience musicale de Moscou ».
Une musique du repli intérieur
La reconnaissance officielle dont jouit Miaskovsky ne doit cependant pas tromper. MĂȘme si son rapport Ă la politique mĂ©riterait une Ă©tude approfondie, on peut affirmer que lâartiste a souffert du rĂ©gime communiste rĂ©pressif tout en faisant le nĂ©cessaire pour sây adapter. Les compromis dont tĂ©moigne assez discrĂštement son Ćuvre et lâautocensure plus patente de ses Ă©crits voisinent avec une attitude de rĂ©sistance spirituelle, que les autoritĂ©s ne manquĂšrent pas dâailleurs dâidentifier, spĂ©cialement dans certaines symphonies : la 6e jugĂ©e trop intellectuelle et psychologique pour la classe ouvriĂšre, la 10e pour son « expression morbide » et son « pessimisme », la 13e, « sombre et nerveuse », ou la 26e, fondĂ©e sur dâanciens thĂšmes russes, « lugubre ». De fait, nombre de ces partitions furent Ă©cartĂ©es des programmes de concert. Miaskovsky fut Ă©galement la cible en fĂ©vrier 1948, avec Chostakovitch, Popov, Prokofiev, Shaporin et Shebalin, des accusations de « formalisme » lancĂ©es par le responsable des arts du Politburo, AndreĂŻ Jdanov, accusations selon lesquelles lâart musical russe sâĂ©garait dans une esthĂ©tique bourgeoise et subjective. Face Ă la difficultĂ© de rĂ©pondre Ă des attentes conservatrices, et somme toute mal dĂ©finies, Miaskovsky avait inventĂ© une musique du repli intĂ©rieur, dâautant plus que son caractĂšre le portait Ă la solitude et la mĂ©lancolie. Menant une vie modeste, habitant avec sa sĆur sans se marier, il nâeut probablement pour seul horizon vĂ©ritable que son art, objet dâune exigence et dâune quĂȘte si Ă©levĂ©es quâil ne lui apporta pas entiĂšre satisfaction.
La premiĂšre maniĂšre de Miaskovsky le montre en prise avec la modernitĂ©, bien que distant des nouveaux courants europĂ©ens â impressionnisme, nĂ©o-classicisme, expressionnisme, dodĂ©caphonisme â, lâavant-garde recueille sa sympathie, mais le compositeur demeure indĂ©pendant, cherchant plutĂŽt Ă conjuguer lâhĂ©ritage de la musique Russe (Piotr TchaĂŻkovski inclus) avec un esprit de prospection dĂ©nuĂ© de systĂ©matisme ou de pose intellectuelle. Ce premier pan de sa production culmine avec la 6e Symphonie (1923) et se referme avec la 13e (1932), un adieu au modernisme qui montre encore des vellĂ©itĂ©s Ă mettre en danger la tonalitĂ©, comme Miaskovsky lâexpliqua lui-mĂȘme. Puis les annĂ©es 1930 voient son style se simplifier : le musicien adopte un langage plus ouvertement tonal et une Ă©criture moins sophistiquĂ©e â de mĂȘme que son ami Prokofiev, qui parle dâune « nouvelle simplicitĂ© » Ă propos de son second Concerto pour violon (1935). Il est difficile de dĂ©terminer si lâĂ©volution esthĂ©tique du musicien cherche Ă rĂ©pondre aux attentes du rĂ©gime communiste ; elle sera quoi quâil en soit insuffisante, on lâa dit, Ă susciter son approbation en 1948.
Miaskovsky tel quâen lui-mĂȘme
Les treize Quatuors Ă cordes de Miaskovsky prennent essentiellement place dans la deuxiĂšme moitiĂ© de sa carriĂšre, en particulier sa derniĂšre dĂ©cennie. Pour ĂȘtre parfaitement exact, il faut toutefois noter que le musicien avait composĂ© son tout premier quatuor en 1907 : une partition quâil rĂ©vise et publie en 1945, en tant que Quatuor n°10, opus 67 n°1. Dâautre part, Miaskovsky obtint en 1911 son diplĂŽme de composition au Conservatoire en prĂ©sentant au jury deux nouveaux quatuors, qui deviennent en 1930 et 1937 les Quatuors n°3 et 4, opus 33 n°3 et 4 respectivement. Ses autres partitions dans le genre datent de 1929 et 1930 (Quatuors n°1 et 2, opus 33 n°1 et 2), 1939 (n°5 opus 47), puis sâĂ©chelonnent rĂ©guliĂšrement jusquâen 1949 (n°13 opus 86). Sa production de quatuors reflĂšte donc une bonne partie de lâexistence et du parcours de Miaskovsky, sans revĂȘtir toutefois un caractĂšre de journal intime, comme chez Chostakovitch. Au cĂŽtĂ© des symphonies, qui sâadressent par dĂ©finition Ă la multitude, les quatuors Ă cordes du musicien forment la part introspective de son Ćuvre : dans une atmosphĂšre politique oppressante, menaçante et incitant Ă lâautocensure, lâintimisme et la confidentialitĂ© propres au genre permettent certainement Ă Miaskovsky de se livrer tel quâen lui-mĂȘme.
Les Quatuors Ă cordes n°1 et n°13, tous deux Ă©crits en La mineur, nous offrent une parfaite idĂ©e des deux principales maniĂšres de MiaskovÂsky. Tandis que lâopus 33 n°1 sâinscrit encore dans la modernitĂ© par un lyrisme et un langage post-expressionnistes, parfois aux frontiĂšres de lâatonaÂlitĂ©, lâopus 86 montre lâartiste parvenu Ă un idĂ©al classique, par lâĂ©quilibre de lâexpression et du dĂ©pouillement, de la puissance et de lâintĂ©rioritĂ©. De 1929 Ă 1949, Miaskovsky Ă©volua dâune conception symphonique de lâĂ©criture du quatuor, portĂ©e par une esthĂ©tique revendicatrice, vers une concision seulement tournĂ©e vers la perfection de la facture, la puretĂ© de lâexpressivitĂ©, et dĂ©liĂ©e de tout souci moderniste.
Le 1er Quatuor Ă cordes, opus 33 n°1 (plages 5 Ă 8 de lâenregistrement)
On a vu que la position occupĂ©e par lâopus 33 n°1 dans le catalogue de Miaskovsky ne reflĂ©tait pas la chronologie rĂ©elle de sa production en matiĂšre de quatuor, puisque trois partitions lâavaient prĂ©cĂ©dĂ©, dĂšs 1907. Il nâen reste pas moins que cette Ćuvre fut bien la premiĂšre du genre revendiquĂ©e comme telle par le compositeur, signe de sa prudence vis-Ă -vis dâune forme rĂ©putĂ©e la plus exigeante de toutes, alors quâil venait dâachever, dĂ©jĂ , sa 10e Symphonie (1927). Autant dire que ce « premier » Quatuor nâa rien dâun essai juvĂ©nile ou hĂ©sitant. Ambitieux dans sa forme, symphonique dâesprit et non dĂ©nuĂ© de chatoyance, il se caractĂ©rise par un chromatisme harmonique, des textures riches sinon profuses, une expression tourmentĂ©e, que compensent des thĂ©matiques assez clairement identifiables car riches en contrastes (comme souvent chez Miaskovsky). ComposĂ©e en 1929-1930, lâĆuvre fut Ă©ditĂ©e chez Musgiz en 1932 et créée Ă Moscou en 1934 par le Quatuor de lâUnion des compositeurs soviĂ©tiques.
Dans lâintroduction du Poco rubato (ma ÂAllegro) ed agitato initial, un motif sinueux trouve progressivement sa forme. Il mĂšne au premier thĂšme, longue mĂ©lodie expressionniste, initiĂ©e par une chute de tierces, puis exhibant, ondulante, de larges intervalles. AprĂšs un rĂ©investissement du motif sinueux, marcato, apparaĂźt le second thĂšme, sorte de comptine pentatonique. Le dĂ©veloppement exploite ces diffĂ©rents Ă©lĂ©ments en les entourant de textures identifiables mais constamment renouvelĂ©es, souvent fondĂ©es sur des ostinatos (trĂ©molos, miroitement de croches, pĂ©dales harmoniques). Le deuxiĂšme thĂšme, rĂ©exposĂ© dans un lumineux La majeur, nâempĂȘchera pas la dissonante conclusion, avec la superposition Ă©nigmatique de deux quintes en rapport de demi-ton (La-Mi et Si–Fa), emblĂ©matique du chromatisme sous-jacent de cette page.
Le deuxiĂšme mouvement, Allegro tenebroso, en Fa# mineur, tient lieu de scherzo de lâĆuvre. AprĂšs lâaccord trĂ©molo de son introduction, il installe et densifie progressivement une texture motoriste, fondĂ©e sur un motif chromatique et tournoyant. Celle-ci atteint son point culminant expressif, marquĂ© par lâĂ©tendue maximale du Âquatuor dans lâespace sonore, puis se referme subitement. ApparaĂźt alors une mĂ©lodie au violoncelle, en Si- mineur, qui passe immĂ©diatement au violon en Sol mineur, et se trouve reprise au violoncelle en Ut# mineur. LâĂ©criture motoriste reprend ses droits, fait Ă©clater en pleine force le motif tournoyant, puis laisse place Ă la partie centrale du mouvement. Ouverte par une sĂ©rie dâaccords, elle prĂ©sente un thĂšme dâallure populaire sous diffĂ©rents jours ; sans rĂ©sister toutefois aux assauts des doubles-croches motoristes, qui semblent vouloir la contaminer. Le troisiĂšme et dernier pan du mouvement reprend sensiblement le premier, et se referme sur des fragments du motif tournoyant.
LâAndante sostenuto est clairement placĂ© sous le signe du jazz, dans ses parties extrĂȘmes du moins. Un emprunt stylistique tout sauf anodin : pour les autoritĂ©s communistes, le jazz incarnait un encanaillement bourgeois parfaitement condamnable, et liĂ© par essence aux Ătats-Unis. Rappelons quâĂ la mĂȘme Ă©poque, Chostakovitch fut tenu de Âsâexcuser de lâarrangement quâil avait commis de Tea for two ; il attendra 1934 pour livrer, Ă la faveur dâun assouplissement des autoritĂ©s, sa premiĂšre Suite de jazz. Ici, lâaccompagnement crĂ©e la couleur dâun blues stylisĂ©, ancrĂ© dans le ton dĂ©solĂ© de RĂ© mineur. Le violon, et plus loin le violoncelle, dĂ©clament une mĂ©lodie sensuelle et nonchalante, de caractĂšre improvisĂ©. Un motif conjoint de quatre doubles croches unifie la partie centrale, le violon sâĂ©panchant occasionnellement en des fragments mĂ©lodiques indĂ©cis.
Pour finir, lâAssai allegro (quasi Presto) ÂprĂ©sente une structure assez complexe, proche dâun rondo-sonate. Ses diffĂ©rentes composantes, trĂšs dĂ©finies, en permettent nĂ©anmoins une Ă©coute assez aisĂ©e â ce qui suit nâest que la description dâune structure formelle et tonale, insuffisante bien sĂ»r Ă dire la beautĂ© souvent sombre de cette musique. Le refrain « A » consiste en deux motifs, lâun haletant (Ut# mineur puis La mineur, ton principal), lâautre constituĂ© de notes rĂ©pĂ©tĂ©es et conjointes. Une deuxiĂšme section « B » prĂ©sente un thĂšme dâallure populaire en Ut majeur. Retour de « A », qui voyage dans diffĂ©rentes tonalitĂ©s (Ut# mineur, Sol mineur, Ut mineur). Une troisiĂšme partie « C » fait alterner un choral atonal et un thĂšme poĂ©tique prĂ©sentĂ© en La majeur puis en Ut majeur. RĂ©apparition de « B », alternativement en Fa majeur, La majeur et RĂ© majeur, et dernier retour de « A », en La mineur et RĂ© mineur. Une bouffĂ©e du choral atonal de « C », et la conclusion survient : un fugato Stretto molto du grave Ă lâaigu, puis un Prestissimo frĂ©nĂ©tique, clos par un motif chromatique dissonant, sorte de blason du quatuor, avant le dernier geste cadentiel.
Le 13e Quatuor Ă cordes, opus 86Â (plages 1 Ă 4 de lâenregistrement)
Miaskovsky fut trĂšs probablement conscient quâil refermerait son catalogue avec ce 13e Quatuor. Affirmer que lâĆuvre est un aboutissement ne paraĂźt donc pas artificiel. On nâoublie pas non plus la condamnation artistique pour « formalisme » du compositeur par Jdanov, lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, mĂȘme sâil est dĂ©licat de dĂ©terminer ses rĂ©percussions rĂ©elles sur lâesthĂ©tique de lâĆuvre. Car quoi quâil en soit, lâĂ©volution naturelle de Miaskovsky le conduisait Ă trouver sa propre perfection classique. Cette annĂ©e 1949 fut fertile malgrĂ© la maladie : le compositeur acheva sa 2e Sonate pour violoncelle, et composa sa 27e et derniĂšre Symphonie, ses 7e, 8e et 9e Sonates pour piano, et ce 13e Quatuor. Cette ultime partition marque la volontĂ© claire dâun style dĂ©pouillĂ© de toute complication, ce qui peut lâapparenter Ă une esthĂ©tique post-romantique (au sens du post-romantisme anachronique des ÂQuatre derniers Lieder de Strauss, Ă©crits lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente, et correspondant eux aussi Ă lâaccession de leur compositeur Ă son classicisme personnel). Le langage est dâune tonalitĂ© limpide, constituĂ©e de rapports harmoniques inattendus, Ă©maillĂ©e de couleurs modales, Ă travers une Ă©criture claire, raffinĂ©e, contrapuntique parfois, manifestant une recherche de synthĂšse, loin du caractĂšre souvent expĂ©rimental du Quatuor n°1. ComposĂ©e en 1949, lâĆuvre fut Ă©ditĂ©e chez Musgiz en 1951 et créée Ă Moscou en dĂ©cembre 1950 (aprĂšs la mort de Miaskovsky) par le Quatuor Beethoven, Ă©galement dĂ©dicataire et crĂ©ateur de nombreuses partitions de Chostakovitch.
On a dĂ©jĂ Ă©voquĂ© en exergue de ce texte la magnifique ouverture du premier mouvement, Moderato, en particulier le thĂšme lyrique initial, en La mineur puis en Ut# mineur. ÂMiaskovsky en a bien compris le potentiel expressif et Âlâexploite pleinement â nous allons voir comment. Ce premier thĂšme est complĂ©tĂ© dâun autre en Ut majeur, vif et optimiste celui-lĂ , qui dĂ©bute par un saut de quinte trĂšs identifiable. Ă noter quâune section de ce second thĂšme consiste Ă ralentir sa mĂ©lodie, le premier violon planant au-dessus des autres instruments. Ces Ă©lĂ©ments vont se trouver combinĂ©s dans un rondo-sonate. Les deux thĂšmes principaux, exposĂ©s respectivement en La mineur et Ut majeur, seront bien rĂ©exposĂ©s en La mineur et La majeur (principe de rĂ©solution tonale propre Ă la forme-sonate) ; mais dans le mĂȘme temps, le retour pĂ©riodique du premier thĂšme, toujours dans le ton de La mineur, joue le rĂŽle dâun refrain (principe du rondo), lorsquâil apparaĂźt au dĂ©but du dĂ©veloppement par exemple, ou aprĂšs la rĂ©exposition du second thĂšme.
Le Presto fantastico qui suit a parfois Ă©tĂ© qualifiĂ© de « Scherzo fantastique ». Certaines sources indiquent que sa matiĂšre avait Ă©tĂ© imaginĂ©e Ă lâorigine pour une symphonie. Il est conçu en trois grands Ă©pisodes, le troisiĂšme reprenant les deux derniers tiers du premier. Dans son Ă©noncĂ© initial, ce premier Ă©pisode est lui-mĂȘme tripartite en effet : dâabord une texture tournoyante, selon une combinatoire rythmique sans cesse diffĂ©rente, puis un passage oĂč le violon, et ensuite le violoncelle, lancent une mĂ©lodie heurtĂ©e, tandis que les autres instruments les accompagnent de croches rĂ©pĂ©tĂ©es ; enfin la reprise de la texture tournoyante. Le « fantastique » rĂ©side Ă©videmment dans ces Ă©lĂ©ments. Quant Ă lâĂ©pisode central, il sâagit dâune valse ÂmystĂ©rieuse et sensible, Ă©voquant lâunivers des contes russes selon certains commentateurs.
Ăgalement structurĂ© en trois volets, ÂlâAndante con moto e molto cantabile nous rappelle que Miaskovsky fut un prolifique compositeur de romances. Le thĂšme principal de ce mouvement lent, en La majeur, en est une. Doucement balancĂ©, rĂ©gi par un contrepoint subtil qui nâaltĂšre en rien sa simplicitĂ©, il est Ă©noncĂ© une seconde fois Ă lâoctave supĂ©rieure, plus Ă©thĂ©rĂ©. AprĂšs une transition, le volet central expose un nouveau thĂšme, plus linĂ©aire mais toujours aussi simple, accompagnĂ© de croches. PrĂ©sentĂ© successivement sous diffĂ©rents jours, en Fa# mineur, RĂ© mineur, Si mineur, il ramĂšne le thĂšme principal initial. Mais celui-ci profite maintenant de lâaccompagnement en croches du volet intermĂ©diaire. Sa rĂ©itĂ©ration nâa pas lieu cette fois Ă lâoctave, mais comme Ă lâoriginal, avant sa bifurcation vers la conclusion, secrĂštement dĂ©rivĂ©e du thĂšme linĂ©aire central, mĂȘme si la cadence finale fait allusion Ă la romance.
Le goĂ»t de Miaskovsky pour les formes mosaĂŻques apparentĂ©es au rondo-sonate, Ă la fois riches et complexes mais architecturĂ©es sans opacitĂ©, fait merveille dans le finale Molto vivo, energico. Sa structure pourrait ĂȘtre rĂ©sumĂ©e ainsi : A B A C B, puis, en une sorte de rĂ©exposition (avec rĂ©solution tonale), A B C B A. Les tonalitĂ©s empruntĂ©es participent grandement au dynamisme de ce dĂ©roulement, oĂč « A » est un thĂšme vif commençant par une gamme ascendante, toujours en La mineur, « B » une mĂ©lodie plus lyrique caractĂ©risĂ©e au contraire par sa chute et ses Ă©garements tonals, et « C » un thĂšme dâaccords scandĂ© avec vigueur.
Nicolas Southon
LA PRESSE EN PARLE
« Le Quatuor Renoir, fondĂ© en 1995, fait preuve dâaudace en proposant un programme entiĂšrement dĂ©diĂ© Ă Miaskovsky. Tous ses membres font partie dâorchestres parisiens. Leur jeu intĂšgre la transparence et la vivacitĂ© fantasque qui sied aussi bien Ă la musique française de la fin du XIXe siĂšcle quâĂ ces deux opus. Le Quatuor n°13 puise sa dĂ©licatesse mĂ©lodique et rythmique dans le postromantisme. Il est jouĂ© avec chaleur, dans un climat de sĂ©rĂ©nitĂ© heureuse, refusant toute dramatisation (bien quâil sâagisse dâun Ćuvre testamentaire). LâĂ©criture du Premier Quatuor ambitionne de rivaliser avec celle du premier Webern et de Schoenberg, tout en sâinscrivant dans le courant du futurisme. Lâensemble assure avec finesse et prĂ©cision les liens avec les univers de Roussel et de Milhaud, Ă©vitant aussi bien lâassĂšchement de la pĂąte sonore quâun exhibitionnisme hors de propos. Un disque remarquable. Serait-ce le premier volume dâune intĂ©grale ? »
Classica, Juillet-Août 2010, Stéphane Friedrich
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« La redĂ©couverte de Miaskovski bat son plein. AprĂšs l’intĂ©grale des (vingt-sept !) symphonies par Evgueni Svetlanov (Warner), la sonate pour violoncelle par Kanka (Praga, Diapason d’or), le concerto pour violoncelle par Ivashkin (Chandos) et trois admirables sonates pour piano par Lydia Jardon (Ar RĂ©-SĂ©), deux quatuors nous permettent de retrouver cet ami â et condisciple â de Prokofiev. Professeur Ă Moscou pendant prĂšs de trente ans, comptant d’innombrables Ă©lĂšves dont ChĂ©baline, Khatchaturian et Kabalevski, Miaskovski n’est-il que l’archĂ©type du compositeur ancrĂ© dans la tradition et casanier, victime d’un isolement psychologique et esthĂ©tique contribuant Ă l’enfermer dans un langage massif, puissant et fonciĂšrement tonal ? Rien n’est moins sĂ»r. Car si ce pĂšre emblĂ©matique de la musique soviĂ©tique, qui n’est pratiquement pas sorti d’URSS, semble bien poursuivre sa quĂȘte hors du temps, ses treize quatuors Ă cordes tĂ©moignent d’une nature intime et profonde, bien Ă©loignĂ©e des problĂšmes illustrĂ©s dans sa production symphonique « officielle » comme des controverses de l’Ă©poque sur le rĂŽle de la musique dans la sociĂ©tĂ© socialiste. On saura grĂ© au Quatuor Renoir, excellent ensemble remarquĂ© notamment au Concours international de Bordeaux en 2003, d’avoir choisi deux partitions d’une rare perfection d’Ă©criture, loin de l’acadĂ©misme brillant mais parfois assommant d’autres pages du compositeur. Le Quatuor n° 1 en la mineur (1929-1930) se distingue par son chromatisme et son expression Ăąpre et complexe, surtout dans son lugubre mouvement lent. L’interprĂ©tation Ă la fois souple, nerveuse et d’un style chĂątiĂ©, tient particuliĂšrement compte de cette mĂ©lancolie inquiĂšte propre au meilleur Miaskovski. De mĂȘme, dans l’ultime Quatuor n° 13 en la mineur (1949), qui n’est ni plus sombre, ni moins dynamique que les prĂ©cĂ©dents, les Renoir soulignent le lyrisme direct, la splendeur des inflexions et des timbres avec une coloration poĂ©tique, une densitĂ© nullement infĂ©rieure Ă la trĂšs rĂ©cente version des Borodine, plus « noire » et tendue (cf. n° 582). »
Diapason, Juillet-Août 2010, Patrick Szersnovicz
